Cher Erik,

Tu aurais sans doute désapprouvé que je m’adresse à toi directement, alors que tu n’es plus là pour m’entendre et me répondre. Mais j’éprouve le besoin de le faire en ce jour où tous tes camarades viennent te saluer une dernière fois, et parce que je regrette beaucoup de ne pouvoir être parmi eux.

C’est à mes amis de Wart, et notamment à une lettre manuscrite que Joran Le Corre t’a un jour adressée, que je dois de t’avoir rencontré. C’était en 2003, à l’occasion d’un concert au Théâtre de Morlaix dans le cadre du Festival Panoramas. Nous ne nous connaissions l’un l’autre que de réputation, et rien a priori ne laissait imaginer ce qui s’ensuivit : un premier morceau le soir même, intitulé bien sûr Montroulez (Morlaix), qui nous surprit nous-mêmes autant que le public, parmi lequel se trouvait un certain Jacques Blanc complètement éberlué, qui nous connaissait l’un et l’autre, et nous a immédiatement commandé une création pour le Quartz de Brest. Nous avons choisi de préparer cette création dans mon studio en Alsace. C’est là que nous avons vraiment fait connaissance, que nous avons commencé à inventer notre improbable (mais « solide » comme tu aimais à dire) répertoire, et que nous avons réalisé l’album Before Bach.

C’était il y a plus de 20 ans, et ce n’était que le début d’une aventure musicale faite d’une multitude de concerts – le dernier en date eut lieu en juin dernier à l’Arsenal à Metz – et d’un formidable compagnonnage : avec Mehdi Haddab bien sûr, qui fut un parfait intercesseur, mais aussi avec Hervé Loos et Marco de Oliveira – le Meteor Band – et ensuite avec mes chers Arnaud Dieterlen et Julien Perraudeau, ainsi que la merveilleuse Pauline Willerwal. Cela nous a amenés, plus récemment, à la réalisation d’un 2e album, « Glück auf ! » dont nous étions tous deux très fiers, et dont nous nous sommes sentis honorés qu’il remporte le grand prix de l’Académie Charles Cros. Cet album, par son titre même, scellait une amitié de vingt ans. “Glück Auf !” est la devise de tous les mineurs en terre germanique. Or une incroyable coïncidence fait que les ingénieurs qui ont œuvré dans les mines de Poullaouen, ton village d’adoption, venaient pour la plupart de Sainte-Marie-aux-Mines, ma ville natale, qui était en son temps un site important de mines d’argent. Tu as même découvert qu’un de ces Sainte-Mariens était devenu maire de ta commune. On tenait le fil rouge de notre nouvelle tresse ! Par ailleurs, tu n’oubliais jamais de me rappeler que ta grand-mère venait de Breitenbach, un village d’Alsace voisin du mien – comme s’il fallait qu’on se trouve des attaches communes pour compenser la totale incongruité apparente de notre collaboration.

Comment la carpe de la modalité s’est-elle retrouvée à frayer si longtemps avec le lapin harmonique que je représentais à tes yeux, la première fois que nous nous sommes rencontrés à Morlaix en 2003 ? Mains derrière le dos, chapeau sur la tête, moustache de Gaulois, silhouette façon menhir, oeil malicieux, tu m’avais lancé : “je vous préviens, je ne connais rien à la musique harmonique, et je n’ai jamais écouté Kat Onoma”. À quoi j’avais répondu : “et bien moi, je ne connais rien à la musique modale, et encore moins à la musique bretonne, mais j’ai dans mon sampler une percussion afghane qui peut peut-être nous donner un petit point de départ”. Tu as immédiatement trouvé comment enchaîner sur cette amorce, et cela aura continué de cette manière jusqu’au bout : je t’aurai fait chanter du rock, quelquefois même en allemand, et tu m’auras ouvert aux mesures composées, au tempérament inégal et aux modes balkaniques, mais tout cela sans aucun forçage ni collage, avec une fluidité et une évidence qui nous étonnait nous-mêmes, et dont notre « Blues de Poullaouen » en duo était comme un petit manifeste.

Le miracle de ce type de rencontre, aussi improbable qu’irrécusable, c’est ce que tout musicien espère. L’amitié qui en résulte s’appelle l’amitié musicale, et c’est au sens fort ce que j’ai ressenti pour toi, mon cher Erik. L’amitié musicale est un genre particulier d’amitié. Elle se manifeste en acte, et s’exprime en musique plutôt qu’à travers les mots. Mais elle est profonde et faite de respect. Elle exclut toute familiarité, et toute forme superficielle de relation. Elle se passe de tout signe de connivence, et répugne aux convenances. Elle est la forme supérieure et aboutie de cette internationale de la camaraderie que tu appelais de tes vœux et à laquelle tu auras dédié toute ta vie et tout ton travail.

Rodolphe Burger 

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